Monseigneur,
Vous êtes pour nous tous une légende mais, surtout, un grand roi. Vous avez su diriger votre royaume comme nul autre et prendre de bonnes décisions. Et,
pendant ce règne, vous dites avoir aimé deux femmes (Guenièvre et Morgane) et cela m'amène à vous poser ces quelques questions : Qu'est-ce pour vous que l'amour, le véritable amour? Est-ce
vraiment possible d'aimer deux personnes d'un amour si grand, d'un amour infini, alors que l'on dit qu'il n'y a qu'une âme sœur pour chaque personne sur terre? Et maintenant, pour finir,
aimez-vous ces deux femmes l'une autant que l'autre?
J’attends impatiemment votre réponse
Réponse Du Roi Arthur
Dame MM,
Écoutant résonner votre lettre, je me souviens des années où Merlin m’enseignait. Plusieurs fois nous avons joué au jeu des questions, un ancien mode d’enseignement des druides. Et je me souviens
des quelques silences que je lui ai arrachés, que je savourais comme des victoires. J’étais un enfant.
«Qu’est-ce que l’amour?» lui avais-je demandé un jour. Il s’était tu. Longtemps. Si longtemps que j’en avais presque oublié la question. «Ma limite» avait-il dit finalement. C’est la seule fois
où j’ai entendu Merlin faire une réponse personnelle à une question d’ordre général. A l’époque, bien sûr, je n’avais pas compris pourquoi.
Mais à présent, longtemps après, je me demande si la réponse de Merlin n’était pas plus générale que je l’avais cru. L’amour est bien, sans doute, la Limite, l’ultime frontière, le lieu où les
raisons s’effacent, où finit l’effort des philosophes, où renaissent et meurent les dieux, où le soleil se couche. La limite de notre connaissance, parce que l’amour sera toujours hors de notre
connaissance. L’amour n’appartient pas à ce royaume-là. L’amour commence où le sens des hommes prend fin. L’amour commence quand on aborde aux rives nocturnes des dieux. Les prêtres et prêtresses
de la Déesse savaient cela. Ceux du Christ le devinaient, et s’en effrayaient. C’est pour cela qu’ils ont tenté de rattacher l’Amour à leur Dieu, inconnaissable aussi puisque très au-delà de
l’humaine perception, et de rejeter dans les ténèbres toute autre forme d’amour.
Deux réactions différentes procédant du même constat: l’amour est une porte dans la nuit, très loin des demeures des hommes.
Ce qui fait que tous les hommes n’aiment pas d’amour. Parce que certains ont peur de cette nuit, la fuient, l’enferment à l’écart de leur esprit, refusent de s’y aventurer. Certains n’aimeront
jamais d’amour, et vivront peut-être malgré tout de bonnes vies, dignes et riches. Ce qui fait que l’amour est un don, quelque chose qui vient en plus, au-delà de toutes les satisfactions
humaines, quelque chose qui n’a rien à voir avec la satisfaction. Et, comme tous les dons, il est à double tranchant.
Mais pour ceux qui aiment, pour ceux qui ont accepté ce voyage dans les chatoiements de l’ombre, dans l’insoutenable gouffre... pour ceux-là, il est possible d’aimer plusieurs êtres, plusieurs
fois. Je ne crois pas à la vieille histoire de la pomme, des moitiés d’âme séparées et lancées à travers le monde. Je crois à la parenté de certaines âmes, qui se reconnaissent. Certaines âmes:
plus de deux, assez pour qu’on en rencontre quelques-unes dans le temps d’une vie, qu’on les reconnaisse, si notre esprit l’accepte, qu’on les aime, si notre âme se risque au voyage. L’amour est
un élargissement de l’âme, Dame MM. Quand on marche sur cette voie, l’âme peut s’agrandir assez pour abriter en elle plusieurs amours, deux, trois, peut-être davantage. Elle peut même s’élargir
au point d’englober toute l’humanité: ces quelques âmes-là sont celles dont les disciples du Christ ont fait leurs saints.
Combien de place dans l’âme d’un homme? Pour moi: assez pour un royaume, deux femmes aimées, et quelques hommes. Et chacun de ces amours était infini.
- Arthur, qui fut roi de Logres -
Comment taire?